La brique des Marats :
mémoire d’un savoir-faire oublié
Au cœur du XIXᵉ siècle, le village des Marats connut une activité artisanale aujourd’hui disparue mais autrefois florissante : celle des briquetiers. Méconnue des habitants d’aujourd’hui, cette industrie locale témoigne pourtant de l’ingéniosité et du savoir-faire de générations d’artisans qui surent tirer parti des ressources naturelles de leur territoire.
À première vue, les terres des Marats semblent peu propices à une telle activité. Les champs, riches en pierres, ne laissent guère imaginer la présence d’une argile exploitable. Pourtant, certains habitants surent identifier des sols plus adaptés : une argile coquillière, issue de coquillages fossilisés, que l’on appelle localement les « marnes ». Cette matière, à la fois souple et résistante après transformation, offrait des propriétés idéales pour la fabrication de briques spécifiques.
Contrairement aux briques traditionnelles, celles-ci n’étaient pas cuites au four lors de leur fabrication : elles étaient simplement moulées puis séchées au soleil. Destinées à la construction de fours, elles acquéraient leur résistance et leur solidité au fil des chauffes successives, devenant ainsi de véritables briques réfractaires.
Les archives témoignent de l’importance croissante de cette activité. Le recensement de 1836 mentionne déjà quatre briquetiers : Clément Hébert, Jean-Baptiste Billotte, Christophe Quentin et Pierre-Valentin Mercier. Cinq ans plus tard, en 1841, trois autres artisans rejoignent leurs rangs : Jean Rouyer, François Jacquet et Victor Purson. Cette progression se poursuit tout au long du siècle pour atteindre un apogée vers 1886, avec quatorze briquetiers recensés, parmi lesquels figurent les familles Bister, Gérard, Lagabe, Mansuy, Mercier, Petitpas, Purson, Raulet, Rouyer et Thomassin.
La renommée des « briques de Marats » dépasse rapidement le cadre du village. Dès mars et avril 1864, le journal La Meuse publie plusieurs annonces de l’entrepreneur Drupt-Philippot, marchand de chaux à Saint-Mihiel, mettant en avant ces briques destinées aux fours. Cette publicité atteste de leur diffusion et de leur qualité reconnue. L’ouvrage d’Adolphe Joanne, Géographie du département de la Meuse (1881), confirme cette notoriété en citant les Marats parmi les localités produisant des briques et matériaux réfractaires.
Une monographie rédigée en 1888 par l’instituteur M. Richard souligne également l’importance de cette industrie locale : « La majeure partie des habitants qui ne sont pas cultivateurs se livrent à une industrie particulière à la localité, c’est la fabrication des briques non cuites, mais desséchées au soleil : elles sont excellentes pour la construction des fours. Les produits s’expédient, non seulement dans tous les environs, mais aussi dans les départements voisins ». Cette description met en lumière une production structurée, tournée vers l’exportation régionale.
D’autres sources confirment encore cette réputation. En 1890, H. Labourasse, dans Vouthon-Haut et ses seigneurs, évoque des briques à four dites « Marats », reconnues pour leur qualité jusque dans des villages éloignés. En 1894, l’annuaire de la Société des architectes de l’Est mentionne plusieurs briquetiers des Marats spécialisés dans les « briques pour fours » ou les « briques en gros », preuve d’une organisation professionnelle bien établie.
La presse locale livre également quelques anecdotes de la vie quotidienne liée à cette activité. Ainsi, un article de La Meuse du 27 juin 1885 relate un incendie survenu chez les époux Purson-Feuillet, attribué à la mauvaise construction d’un four. Cet épisode rappelle à quel point ces installations étaient essentielles mais aussi sensibles.
Malgré son importance, cette industrie artisanale décline progressivement au début du XXᵉ siècle, emportée par l’essor de la production industrielle et l’évolution des techniques de construction. Aujourd’hui, il ne subsiste presque aucune trace visible de cette activité aux Marats. Pourtant, dans certaines maisons anciennes du village et des environs, subsistent peut-être encore quelques fours à pain bâtis avec ces fameuses briques.
La mémoire des briquetiers des Marats mérite d’être préservée. Elle raconte une histoire de travail, d’adaptation et de transmission, celle d’un village qui sut, pendant plusieurs décennies, faire rayonner son savoir-faire bien au-delà de ses frontières.
Sources historiques – La brique des Marats
- Recensement de population des Marats, 1836
- Recensement de population des Marats, 1841
- Recensement de population des Marats, vers 1886
- Journal La Meuse, annonces publicitaires de l’entrepreneur Drupt-Philippot, mars et avril 1864
- Géographie du département de la Meuse, Adolphe Joanne, 1881
- Journal La Meuse, article du 27 juin 1885 (incendie chez les époux Purson-Feuillet)
- Monographie communale des Marats, rédigée par M. Richard, instituteur, 1888
- Vouthon-Haut et ses seigneurs, H. Labourasse, 1890
- Annuaire du bâtiment, Société des architectes de l’Est, 1894 (mention des briquetiers et des « briques pour fours »)
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